Vol. 19 · No. 2 · Summer 2001 · pp. 43-63 (21)
Conjugaliser l'adultère:
la liaison de deux amants parisiens, Adèle Schunck
et Aimé Guyet de Frenex (1824-1849)

Paula Cossart

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Abstract

«Les lettres entre amants sont rares, ce sont sans doute celles que l'on aime le moins conserver… Le chercheur sera déçu de ne trouver que quelques documents difficilement exploitables », écrit Marie-Claire Grassi : la lettre d'amour est « sans doute (…) celle qui a été brûlée la première, rendue sans son ruban, non conservée par peur de quelque compromission ». Si l'on en croit ce constat de rareté, c'est une découverte exceptionnelle qui a permis à la présente recherche, sur l'expression épistolaire du sentiment amoureux, de débuter3. En effet, la correspondance sur laquelle s'appuie cette étude est constituée de 1500 lettres échangées par deux amants entre 1824 et 1849. Il s'agit donc d'une série homogène et longue, permettant des questionnements qui n'auraient sans doute pu être posés à partir de correspondances plus fractionnées.

C'est aux Archives de Paris, dans un fonds constitué de pièces déposées au greffe du Tribunal Civil de la Seine, après le décès des personnes concernées, que j'ai retrouvé cette longue correspondance, de manière fortuite, à l'occasion du classement de ce fonds4. Cet échange épistolaire, qui unit pendant plus de vingt ans deux amants, Aimé Pierre Marie Guyet de Fernex et Adèle Schunck, représente la majeure partie des papiers classés sous le nom d'Adèle. Je ne parlerai ici que des lettres écrites entre juin 1824 et juin 1826, c'est-à-dire pendant les deux premières années de leur relation. Des lettres écrites sur du papier souvent très peu épais, laissant voir ce qui est écrit au verso : l'écriture fine d'Adèle Schunck, des lignes verticales se superposant parfois aux lignes horizontales ; et les réponses de son amant, plus rares. Un papier jauni, bien sûr, sur lequel on distingue encore les plis originels, bien que les lettres attendent depuis plus d'un siècle, dépliées, rangées dans deux boîtes de carton et de bois, bien que le temps les ait ainsi raidies. Et leur signature, identique, immuable : deux A, alignés ou entrelacés, comme leurs deux prénoms, Adèle et Aimé. On distingue deux types de correspondance entre les deux amants : des lettres intimes qui ne devaient être vues que d'eux, et des lettres à caractère officiel, beaucoup plus rares, des lettres « à montrer », comme l'écrit elle-même Adèle Schunck. Une même enveloppe contenait donc parfois deux lettres, dont l'une était destinée à traîner sur une table, ouverte, afin d'être lue des autres, et de justi- fier ainsi le courrier reçu.